On dit de lui qu'il possède toujours un métro d'avance! De Suisse où il réside désormais, le Pygmalion le plus célèbre de quelques-uns des meilleurs nageurs de la planète -Alexandre Popov, Michael Klim, etc.- nous fait partager sa vision de la natation.
- Comment voyez-vous l'évolution actuelle de la natation?
- Je vous réponds par une autre question: lors des derniers Jeux olympiques, combien avez-vous vu de véritables virtuoses en action? Très peu et même trop peu! Athènes a surtout célébré des champions de l'entraînement. Je sais que ce constat peut paraître excessif, voire déplacé et même choquant. Pourtant, c'est la réalité. Et cela s'explique très facilement. Pour s'épanouir, le nageur talentueux a besoin d'un climat favorable. Or, ce climat n'existe nulle part.
- Qu'entendez‑vous par-là?
- Un climat favorable, cela se construit dès les premiers mouvements en piscine. On sait tout cela! Dans l'apprentissage des langues, de la musique ou de la danse, la période charnière se situe entre 7 et 9 ans. A cet âge-là, les enfants sont capables d'utiliser au mieux leur motricité et d'assimiler à toute vitesse les développements techniques. La natation n'échappe pas à la règle. Or, ce domaine est complètement négligé dans l'enseignement actuel, je dirais même qu'il est sinistré! Je viens de passer une dizaine d'années en Australie où les "Learn To Swim Programs" (Programmes d'apprentissage de la natation) fleurissent bien un peu partout. Mais il s'agit seulement de tirer profit d'un gros business qui échappe d'ailleurs complètement aux vrais spécialistes de la natation. Les formations sont données par n'importe qui: femmes de chambres, instituteurs, etc. En conséquence de quoi, l'enseignement est exécrable. Ces gens-là passent plus de temps à détruire qu'à construire.
- L'Australie génère tout de même beaucoup de champions!
- Et elle continuera à en produire automatiquement, mais c'est incroyable le nombre de gamins qui peuvent effectivement s'entraîner dur et qui, en définitive, ne savent pas nager! On les retrouve en compétition alors qu'ils sont incapables d'effectuer un simple travail de rotation avec leurs mains. C'est pourtant une technique de base! A l'Institut National des Sports australien, j'ai été obligé de corriger le style de nageurs comme Nicole Livingstone ou Michael Klim. A mon avis, les enfants devraient être sous la coupe des meilleurs coachs dès le plus jeune âge. Après leur carrière sportive, ils devraient pouvoir s'investir à leur tour dans la formation au lieu d'être contraints de se recaser au petit bonheur la chance. Imaginez un champion olympique ouvrant une école de natation à Paris… Il ferait un malheur!
- Quels sont les principes d'un bon enseignement?
- D'abord, il faut arrêter de prendre le sport pour une cour de récréation. Je connais des parents qui déboursent facilement 60 euros pour des leçons de piano, mais qui rechignent lorsqu'on leur demande 3 euros de l'heure pour des cours de natation. Il faudrait, d'emblée, mettre l'accent sur la qualité et non pas la quantité de l'entraînement. Le cas échéant, cela signifierait de devoir parfois freiner l'enthousiasme des gamins. Ce n'est pas évident! Mais il faut faire en sorte qu'ils éprouvent chaque fois du plaisir à l'idée de plonger dans l'eau. Or, je sais d'expérience que beaucoup de nageurs, même parmi les champions, n'apprécient pas l'eau à sa juste valeur. Jusqu'à l'âge de sept ans, l'attention est loin d'être une chose bien établie. On doit pouvoir contourner ce déficit. Comment? Mais en jouant, pardi! Il faut que chaque séance génère sa dose d'amusement. Ensuite, on peut éduquer l'enfant aux quatre nages. Dans le domaine de la coordination, je trouve par exemple que la natation a énormément à apprendre de la danse. Une grosse partie du travail doit même se faire hors de l'eau. Ainsi, en l'espace de 9 à 12 semaines et à hauteur de 36 leçons, les gestes fondamentaux seront bien en place chez l'enfant. Mais tenter de les lui inculquer après l'âge de dix ans, c'est déjà trop tard! On ne rattrape jamais ces années perdues.
- Il existe pourtant des contre-exemples comme Evgueni Sadovyi, double champion olympique aux Jeux de Barcelone (200 et 400 mètres nage libre) qui est arrivé à la natation vers l'âge de 15 ans…
- Ce n'est pas un contre-exemple. En réalité, l'itinéraire de Sadovyi consolide cette théorie. C'est vrai qu'à 15 ans, il ne nage le 400 mètres qu'en 5'20. Quatre ans plus tard, il est sacré champion olympique avec un record du monde à 3'45"00. Seulement, on oublie de dire que Sadovyi a fait ses classes à l'école soviétique de natation. Il a donc reçu des bases solides entre 7 et 9 ans, avant de se diriger vers le football. Puis, six ans plus tard, il revient à la natation dans le cadre d'un travail de rééducation après une sale blessure à la jambe. Là-dessus, on prend conscience de ce talent qui est encore en lui et on l'intègre dans un groupe qui compte trois champions d'Europe juniors, dont Denis Pankratov. L'histoire de Sadovyi est précisément celle d'un enfant qui a profité pleinement des méthodes d'apprentissage que je préconise. Au point que ces méthodes restent exploitables des années plus tard!
- Est-il important de s'entraîner en compagnie des meilleurs?
- C'est même primordial! Dans un groupe d'entraînement, la présence d'un champion tire tout le monde vers le haut. En Australie, Grant Hackett, invaincu sur 1500 mètres depuis 1997, s'entraînait dès l'âge de 13 ans avec Daniel Kowalski, vice‑champion olympique du 1500 mètres en 1996. Le leader offre une image de modèle qui contribue à rassurer les autres nageurs et à leur fixer des objectifs.
- Et les leaders entre eux?
- Là encore, sur une grosse compétition comme les Jeux olympiques, l'émulation joue à fond! Même entre des champions qui ne s'alignent pas dans la même discipline. En 1996, aux J.O. d'Atlanta, la presse a écrit que Alexandre Popov s'était surpassé pour devancer Gary Hall Jr. Grâce au contexte historique de Guerre froide entre la Russie et les Etats-Unis. C'est n'importe quoi! A l'époque, Popov livrait effectivement un bras de fer, mais cela se passait au sein même de l'équipe russe avec Pankratov qui venait d'enlever le 100 mètres papillon. Il devait rétablir la balance sous peine de perdre le leadership de l'équipe! Dans la foulée, il gagne le 100 et le 50 mètres libre et Pankratov rempile sur le 200 mètres papillon! Il s'agissait véritablement d'un match entre eux deux. On peut donner un tas d'autres exemples. Mais attention, si Popov et Pankratov n’avaient pas gagné, cela aurait eu des conséquences catastrophiques sur l’équipe russe. Le retour de manivelle… En France, vous avez désormais une héroïne taillée sur mesure, Laure Manaudou. Une locomotive inespérée. Ses exploits vont drainer des milliers d'enfants vers les piscines, qu'il faudra encadrer de façon performante avec des gens compétents. Si ce pari-là est gagné, la relève est assurée pour 2016 ou même déjà 2012! En ce moment, on assiste à un vieillissement du plateau des concurrents mais je suis persuadé que, dans ces conditions, les champions âge-tendre, avec parmi eux beaucoup de virtuoses, auront repris le pouvoir d’ici une dizaine d’années.
- Comment peut-on faire pour attirer les enfants vers la natation?
- L'identification aux champions joue un rôle. Mais ce n'est pas la seule raison. Je pense surtout qu'on doit proposer de belles histoires de natation. Personnellement, j'ai été inspiré par la lecture d'un livre racontant l'histoire vraie d'un soldat soviétique grièvement blessé pendant la Deuxième Guerre mondiale qui trouva le moyen de remonter les lignes ennemies en nageant 5 kilomètres à contre-courant tout en portant son officier à moitié mourant. Quelques années plus tard, en 1947, ce soldat établit un nouveau record du monde du 200 mètres papillon! Sans ce livre, je ne serais peut-être jamais devenu nageur. Aujourd'hui encore, je me sers de cette histoire pour motiver les athlètes. Je l'ai racontée à Alexandre Popov après qu'il a été laissé pour mort dans une rue de Moscou en 1996. Pour s'investir dans un projet quelconque, je pense que chacun de nous a besoin de croire, de se raccrocher à quelque chose de grand. Tout le monde aime les belles histoires racontées dans les livres. Même aujourd'hui, à l'heure de la télévision, des jeux vidéo et de l'Internet.
- Quelles limites fixez-vous aux performances en natation?
- Personnellement, je ne vois aucune limite si le climat favorable auquel je fais allusion existe. Sans oublier que le nageur des grandes nations est aussi souvent tributaire de la stratégie collective décidée au plus haut niveau.
- Stratégie?
- Aux Jeux olympiques ou lors de championnats du monde, c’est décisif de remporter assez vite un titre afin de poser le reste du groupe sur les rails du succès, d’installer un bon état d’esprit. Idem sur les relais, notamment au 4x100 m nage libre, programmé le premier jour, où il faut impérativement faire la course en tête, à la fois pour rassurer le reste des relayeurs mais aussi pour ne pas perdre à l'approche du mur jusqu'à une seconde en 5-6 mètres simplement parce qu'il faut nager contre les vagues générées par ceux qui vous précèdent. C'est la raison pour laquelle j'avais tellement insisté pour que ce soit Klim qui lance le 4x100 mètres australien aux Jeux de Sydney. Il l'a fait en battant le record du monde (48"17)! Au bout du compte, l'Australie bat les Etats-Unis qui n'avaient jamais auparavant été inquiétés aux Jeux olympiques.
- A l'inverse, certains relais passent à côté de leur course au point de pénaliser tout le collectif pour la suite de la compétition, comme cela fut le cas à Athènes avec les Russes.
- On se retrouve là en présence d'un relais qui est champion du monde en titre mais qui réussira pourtant l’exploit d’évoluer sous la ligne de flottaison! Pourquoi? Par une absence flagrante de stratégie. D’entrée de jeu, au lieu d’agir, les Russes ont subi. Et si une équipe ne remporte pas le moindre titre après trois jours de compétition, il devient pour ainsi dire inutile d'espérer encore renverser la situation. J'avais été confronté au problème à mon arrivée en Australie. Aux Jeux de Barcelone et d'Atlanta, les "Aussies" commençaient seulement à gagner en fin de compétition. C'était trop tard. A Sydney, nous avions décidé de tout faire pour gagner d'emblée. Ainsi, tout avait été planifié pour que Thorpe s'impose sur 400 mètres et que l'on gagne aussi le relais 4x100. Tout le monde savait que ces victoires permettraient de placer non seulement nos nageurs sur orbite mais aussi toute la délégation australienne qui devait défendre ses couleurs devant son public.
- Dans ce que vous définissez comme climat favorable, vous insistez également beaucoup sur l’importance de l’environnement.
- En décembre 1999, Klim bat à plusieurs reprises le record du monde sur 100 mètres papillon en grand bassin. Tout le monde se pose des questions sur sa préparation. Revient-il d'un stage en altitude? Pas du tout, il rentre d'une quinzaine de jours au bord de la mer où il partageait son temps entre la natation et le surf! Il passait toutes ses journées dans l'eau, mais dans des conditions tellement idylliques qu'il n'en ressentait aucune contrainte. Mieux, il en redemandait! Il arrive trop souvent qu'on sous-estime l'importance de l'environnement dans l'entraînement. Alors qu'il représente une de ses composantes essentielles. Surtout en natation! Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi la majorité des champions australiens viennent du Queensland (*)? Tout simplement parce qu'ils rencontrent là-bas des conditions climatiques exceptionnelles qui leur permettent d'évoluer quasiment toute l'année en plein air. C'est quand même plus sain de nager au soleil que dans une piscine de 25 mètres au milieu d'effluves chimiques et de pollution.
- Comment expliquez-vous alors qu'en Russie, de très nombreux champions étaient originaires de Sibérie?
- Exact! Souvent, ils étaient issus de familles qui avaient fait fortune dans l'industrie du nickel. Et, dès qu'elles le pouvaient, ces familles envoyaient leurs gosses sur les rives de la Mer Noire où ils résidaient l'essentiel de l'année. Non, je pense vraiment qu'il est vital que les centres d'entraînement se développent dans des cadres naturels. En France, le Cannet a épousé cette logique. Et ce n'est pas un hasard si Manaudou a choisi de venir s'y entraîner l'année passée. Je préfère cela aux nombreuses piscines situées au beau milieu des villes avec leur lot de pollution et de champs électromagnétiques. C'est aussi la raison pour laquelle je m'oppose à tout cet appareillage électronique que l'on trouve désormais autour des bassins pendant les compétitions! Ce matériel-là agit sur le système nerveux des athlètes comme autant d'ondes négatives.
- Vous parlez de la natation en termes quasi philosophiques…
- Bien sûr! Tout cela fait partie d'un ensemble qui vise in fine à développer la personnalité de l'athlète. J'envisage mon rôle comme celui d'un metteur en scène qui ne cherche pas à dominer les acteurs mais qui les dirige au contraire pour qu'ils puissent exprimer leur talent, et cela dépasse le cadre sportif. L'année passée, j'ai voulu savoir ce qu'étaient devenus les nageurs que j'avais formés il y a plus d'une vingtaine d'années en Union soviétique. Je me suis aperçu qu'aujourd'hui, ils occupaient presque tous des postes importants! Certains sont responsables de lutte contre le terrorisme, d'autres sont actifs dans la magistrature... Bref, ils ont réussi leur vie après la natation.
Propos recueillis par Alain Coltier
Sport et Vie - Hors Série n°21
Spécial NatationJanvier - février 2005, pages 6-8
(*) Le Queensland est un des 6 Etats d'Australie. C'est celui qui affiche la plus importante croissance démographique. Il est bordé sur plus de 2000 km de côtes par la Grande Barrière de Corail.