Deux grandes difficultés guettent le sportif en quête de performances: ne pas s'entraîner assez et s'entraîner trop!
Le principe de l'entraînement s'apparente à celui du ressort, de l'élastique ou du tir à l'arc. On exerce une force dans un sens pour obtenir une résultante dans le sens opposé. Ainsi, les fatigues que l'on s'inflige à l'entraînement visent en réalité à renforcer l'organisme et lui assurer une plus grande résistance face aux nouvelles sollicitations qui surviendront plus tard dans la vie. L'extraordinaire possibilité d'adaptation de l'organisme dans le décours de lourdes charges d'entraînement lui permet d'atteindre un niveau de performance supérieur malgré une chute initiale de l'aptitude à l'exercice. C'est le principe de la surcompensation. Celle-ci n'existe pas en mécanique. Aucun système ne renvoie plus d'énergie qu'on ne lui en insuffle. Dans le corps humain, si! Un cycle d'entraînement bien conçu élève progressivement le niveau de performance. Tout est alors question de proportionnalité. Plus on déploie d'efforts pour déformer le module -le ressort, l'arc, l'élastique- plus grande sera la réaction dans le sens opposé. En même temps, on doit faire très attention à ne pas dépasser les capacités intrinsèques de résistance. Sinon l'acier se déforme, le caoutchouc se rompt, le bois se fend. Cela implique un subtil dosage des contraintes. Le problème, c'est que l'on ne sait avec certitude qu'on a dépassé les limites... que lorsque tout est cassé!
En matière d'entraînement, on se trouve confronté à un cas de figure un peu similaire. Les athlètes donnent l'impression de pouvoir tout encaisser jusqu'au jour où cela coince complètement et où ils se retrouvent épuisés. Le surentraînement se définit ainsi comme le "déséquilibre entre dépense et récupération". Dans les jours qui suivent une séance, l'athlète ne réagit plus par les habituelles phases de surcompensation. Il reste atone! Et s'il poursuit malgré tout son programme, la fatigue s'accumule jusqu'à lui faire perdre progressivement toutes ses anciennes aptitudes. D'autres symptômes apparaissent: troubles du sommeil, problèmes alimentaires, allergies, frissons, nausées, douleurs diverses (gorge, tête, ventre, articulations) ou encore une modification de la tension artérielle et de la fréquence cardiaque au repos. Tout cela résulte probablement d'une profonde perturbation du système neurovégétatif et immunitaire. Seulement, aucun test sérologique, physiologique ou même psychologique ne permet d'établir un diagnostic fiable. Le principal symptôme d'un surentraînement est caractérisé par une inaptitude à rééditer les performances auxquelles il était habitué.
Attention chute de performances
En sciences, il arrive fréquemment que, confronté à un concept trop difficile, on choisisse tout simplement de le débaptiser comme si le simple fait de lui coller un autre nom permettait de mieux l'appréhender. L'explication rationnelle du surentraînement posait problème? Voici venu le temps de l'UPS. Ces initiales sont celles de "Unexplained underPerformance Syndrome" que l'on peut traduire par "syndrome de la contre‑performance inexpliquée"! L'expression fut adoptée le 19 avril 1999 lors d'une réunion d'experts au Collège Sainte Catherine d'Oxford (1). Elle désigne un déficit persistant et incompressible de la performance, sans cause médicale apparente, et cela en dépit de deux semaines de repos complet. Cette curiosité physiologique a récemment fait l'objet d'une publication dans le magazine Nature (2). Selon la revue britannique, un athlète sur dix a souffert, souffre ou souffrira d'un UPS en cours de carrière et cette proportion double si l'on tient compte des seuls représentants de l'élite dans les disciplines d'endurance. Le résultat se révèle parfois spectaculaire! Un champion qui figurait parmi les meilleurs de sa catégorie se trouve soudain accablé de fatigue et incapable de reproduire ses performances habituelles. Cet état d'abattement peut durer des semaines, parfois des mois, jusqu'à ce qu'un beau jour, la situation se débloque sans que, là encore, on ne sache exactement pourquoi. Malheureusement, il arrive aussi que la forme ne revienne jamais tout à fait comme avant et qu'au bout d'une longue période d'efforts infructueux, on abandonne le sport avec un sentiment très proche du dégoût. De Jacques Anquetil, par exemple, on disait qu'il avait consenti tellement d'efforts en cours de carrière qu'après sa retraite, il n'avait plus jamais enfourché sa bicyclette par plaisir.
Atterrissage forcé
Une enquête menée auprès d'une série d'athlètes ayant fait l'expérience d'un UPS a fait ressortir des traits communs caractéristiques. Ainsi, le syndrome se trouve souvent précédé d'une période où l'on continue d'être performant mais où, déjà, la sensation de fatigue s'intensifie entre les compétitions et les entraînements. Certains sujets rapportent aussi qu'au cours de cette période, ils ont été victimes d'infections mineures à répétition. Pour d'autres, il s'agissait de phases de transpiration excessive, accompagnées souvent d'une chute de libido et d'appétit. Des changements dans la qualité du sommeil étaient fréquemment rapportés, ainsi que des troubles du comportement (irritabilité, morosité) et, bien sûr, une perte de motivation. D'après ces témoignages, il apparaît enfin qu'un UPS se déclare souvent à l'approche de grandes compétitions comme les Championnats du Monde ou les Jeux olympiques, ce qui rend évidemment les choses encore plus difficiles à vivre. Parfois, les problèmes physiques s'accompagnent de difficultés financières et d'un stress carriériste sans que l'on puisse déterminer avec certitude si la faillite sportive est la cause ou l'origine de cette situation sociale difficile. On observe alors qu'une aide psychologique produit généralement un effet bénéfique, surtout lorsqu'on s'adresse à un thérapeute qui connaît suffisamment bien les contraintes du sport de haut niveau pour se permettre de réintroduire progressivement de l'entraînement sans produire les habituelles réactions de rejet. Après 6 à 12 semaines de ce véritable travail de reconstruction, l'athlète renoue parfois avec le succès. Dans d'autres circonstances, la situation s'avère beaucoup plus délicate et nécessite la collaboration d'une équipe multidisciplinaire: alimentation, pathologie, entraînement, sommeil, psychologie, tout y passe! On cherche, on tâtonne, on innove. Mais il n'existe pas de recette miraculeuse et l'origine du "syndrome de la contre-performance inexpliquée" conserve tout son mystère.
Ce vide s'inscrit d'ailleurs dans un déséquilibre plus large de notre connaissance sur les processus de récupération. Ainsi, on sait relativement bien ce qui se passe dans les minutes ou les heures qui suivent un effort intense. En revanche, la description des adaptations à long terme manque encore de finesse. Peut-être est-ce lié à la difficulté d'identifier clairement les paramètres déterminants. En Afrique du Sud, une comparaison intéressante fut néanmoins proposée entre les sportifs surentraînés et les grands brûlés. Dans un cas comme dans l'autre, les personnes se trouvent confrontées à un traumatisme cellulaire important. Lucille Lakier Smith, une scientifique de l'Université de Technologie Tshwane à Pretoria a émis une hypothèse selon laquelle l'organisme se protégerait de la même manière, c'est-à-dire en élevant spontanément la production interne de cytokines anti-inflammatoires pour atténuer la douleur (3). Chez les grands brûlés, on observe effectivement un accroissement des taux de cytokines en phase de convalescence. D'après un article publié dans la revue Sports Medicine, le même phénomène se produirait chez les coureurs à pied à l'issue d'un marathon. Jusqu'à présent, ce sont les interleukines 4 et 6 qui polarisaient l'attention des chercheurs, dans la mesure où leur effet antalgique entraînait conjointement un abaissement des défenses immunitaires et donc une plus grande vulnérabilité de l'organisme aux microbes de toute nature. Mais l'interleukine 6 (IL-6) aurait également un rôle essentiel en induisant la sensation de fatigue caractéristique du surentraînement. Injectée chez des sujets en parfaite santé, elle suffit à provoquer toutes les sensations habituelles du syndrome. Une meilleure connaissance de ce mécanisme d'adaptation devrait donc permettre d'agir plus précocement. Il faudrait pour cela que les athlètes eux-mêmes prennent plus en considération les signes avant-coureurs d'épuisement. Or, cela n'a rien d'évident. Le sport repose essentiellement sur des chiffres et, en général, si les performances sont bonnes, le reste importe peu. Presque aucun athlète n'osera faire état d'un sentiment anormal de fatigue, surtout à l'approche d'une compétition importante. Dommage! Une attitude pro-active permettrait probablement de tuer l'UPS dans l'œuf. La genèse d'un surentraînement fait souvent penser à l'histoire du type qui se jette du toit d'un immeuble et qui, en passant devant chaque étage, se dit: "jusqu'ici, tout va bien!"
Emilie Bonâtre
Sport et Vie n° 88Janvier – février 2005, pages 40-41
Références
1) Redefining the overtraining syndrome as the unexplained underperformance syndrome. Br J Sports Med 2000, 34: 67‑8.
2) The medals and the damage done, J. Giles,
News@nature.com
, 4 août 2004. Visualisable sur le site: www.nature.com/news/2004/040802/pf/430604a_pf.html
3) Overtraining, excessive exercise and altered immunity ‑ Is this T‑Helper 1 vs T‑Helper 2 lymphocyte response. Sports Med 2003, 33: 347‑64.